Il semble que de nulle part,
Elle s’échoue dans tes rêves
Elle pourrait changer tes jours en nuits
Chassant la pirouette
Mais elle n’en sait rien encore
Pirouette (3 couleurs Rouge)
Il faisait froid ce jour-là. Les feuilles d’automne qui avaient pris de riches teintes d’or et de rouge dansaient et pirouettaient à l’unisson dans la courre de l’école, elles glissaient jusque haut dans le ciel avant que la bourrasque ne faiblisse, les faisant retomber avec la même grâce naturelle. C’était une vision magique et hypnotique. Le petit garçon, blotti dans un coin pour échapper à la morsure du vent qui annonçait l’hiver, observait le spectacle avec ravissement tandis que ses dents claquaient de froid. Il s’enfonça plus profondément dans son manteau, qui était trop grand de deux tailles et engloutissait son corps minuscule et fragile. Il était heureux de cet abri, pour une fois. Il continuait de regarder de l’autre côté de la courre ces camarades de classe qui profitaient du reste de la récréation. Leurs rires se répercutaient sur le bâtiment victorien en briques rouges, les hautes fenêtres étaient embuées et laissaient les professeurs hors de vue, ce qui permettait à tous de sentir que leur temps leur appartenait. Mais ce n’était pas pour lui. Il ferma les yeux et laissa échapper un profond soupir car il sentit l’ecchymose se former autour de son œil gauche. Il savait que pleurer ne servait à rien. Au moins, ils le laissaient tranquille maintenant.
La cloche ne sonnerait pas avant un quart d’heure. Oh, il n’était pas pressé : dans un quart d’heure, ils s’engouffreraient tous dans la salle de classe où inévitablement, il serait humilié encore une fois, le plus insignifiant des incidents causerait un autre point noir sur son carnet. Mais il y était habitué. A tout. La mise à l’écart, les brimades, les évènements anormaux qui semblaient bien être la cause de tout.
Les feuilles continuaient leur rituel. Le garçon continuait à observer.
« Harry ? »
La voix de la fillette était jeune et douce, c’était inhabituel lorsque l’on adressait à lui, il n’y avait ni sarcasme, ni calcul. Au contraire, elle semblait presque sincère. Il ne leva pas les yeux pour vérifier. Il ne voulait pas lever les yeux, de peur que ce ne soit qu’une illusion. Ce genre de chose l’était généralement.
« Harry ? »
Elle persistait. Il pensait qu’elle le cherchait, pour qu’il se lance dans des représailles. C’est ce qu’ils voulaient tous. Voir Potter perdre le contrôle. C’était rare, mais quand il le perdait, c’était le sujet des conversations pendant des semaines à la récréation. Sinon, on le laissait tranquille. Personne ne voulait être vu en train de lui parler. Probablement parce qu’ils avaient peur de la colère du gang de Dudley, probablement pour des raisons de réputation. Il était le dingue de service.
Il continua à regarder ailleurs tandis qu’elle s’approchait. Il sentit même qu’elle s’asseyait à côté de lui sur le macadam froid et dur. Il n’était pas habitué à avoir de la compagnie. Il regarda encore les feuilles danser, l’inconnue suivit son regard et observa avec attention les feuilles continuer leur ballet. Elles glissaient toujours plus près, comme si elles traversaient le sol gris de la courre sur la pointe des pieds, elles dépassaient les lignes et les barrières, et créaient un chemin entre les enfants qui criaient, comme si la Mer Rouge s’ouvrait. Il pouvait sentir son cœur battre plus vite tandis que les feuilles se rapprochaient, comme des fourmis regagnant la fourmilière, rampant toujours plus près à chaque bourrasque. Elle avait le regard fixe, les feuilles semblaient obéir à chacun des ses ordres tandis qu’elles glissaient vers eux, et elles finirent leur course au bout des doigts de la petite fille.
Il leva les yeux et croisa son regard. Elle avait de grands yeux bruns, comme la terre un piquant matin d’hiver : d’une couleur riche mais aussi solides que la glace. Ses dents dépassaient sur sa lèvre inférieure, probablement parce qu’elle suçait constamment son pouce, et c’était encore plus visible maintenant que son visage était fendu qu’un grand sourire entendu. C’était contagieux. Il sourit en retour, la sensation était nouvelle sur son jeune visage et cela le remplissait de chaleur, mille fois mieux de la soupe insipide de tante Pétunia. La fillette balaya une poignée de ses cheveux bruns et broussailleux de son visage tandis qu’elle prenait les feuilles et les examinait avec soin entre ses doigts. Il l’observait, toujours aussi fasciné tandis qu’elle les faisait tournoyer avec l’aisance et l’art d’une majorette, explorant chaque veine avec soin tandis qu’elle parlait.
« Tout ira bien, Harry. » dit-elle finalement tandis qu’il remontait des profondeurs de son manteau, comme une tortue timide sort la tête hors de sa carapace rassurante. Il n’essaya pas de répondre. Il l’écoutait, simplement. La fillette s’avança, elle mis ses délicats genoux à terre, tendit le bras, repoussa ses cheveux en désordre et parcouru du doigt la cicatrice rouge vif. Le contacte le réchauffait autant que son sourire, et il lui était tout aussi étranger. Elle se rassit et le regarda dans les yeux de nouveau.
« Ton vœu se réalisera. Un jour, quelqu’un te trouvera. »
Elle lui offrit une feuille et sans y penser à deux fois, il la prit, la sensation était poussiéreuse sur ses mains qui, d’une certaine façon étaient plus rude et plus forte. Pendant un instant, la petite fille eut l’air triste. Ses yeux se voilèrent tandis une seule larme roulait sur sa joue. Mais très vite, elle l’avait chassée, son sourire qui réchauffait était réapparut, comme une vengeance tandis que la cloche indiquait définitivement la fin de leur rencontre.
« Bonne chance. »
Et alors, elle ne fut plus là. La courre d’école commençait à se vider, mais elle n’était nulle part en vue. C’était comme si elle s’était évaporée dans l’air. Il se demanda si une fois encore son imagination avait eu raison de lui. Mais alors il vit la feuille rougeoyer dans le soleil de l’après-midi tandis qu’elle dansait en s’échappant de sa main et partait vers les champs au loin. Cette illusion était réelle, mais comme la feuille, elle était hors de sa portée. Elle restait au loin, perchée sur la clôture et se balançait d’avant en arrière avant de partir danser si loin qu’il ne pourrait plus la voir, elle reviendrait inévitablement avec le changement du vent. Un jour elle le retrouverait.
*
Elle s’assit dans son lit, elle avait ouvert les yeux très vite alors que son rêve touchait à sa fin. Des perles de sueurs dont elle rendait la fièvre responsable se formaient sur son front, elle était rouge à cause de la montée de température et sa respiration était courte, comme si elle courait depuis toujours. Cela avait semblé si réel.
« Hermione ? »
Sa mère passa la tête dans la chambre, son visage reflétait l’inquiétude et l’anxiété. Elle sourit à sa fille qui serrait son ours en peluche plus fort, et dont le pouce retourna à sa bouche dans un geste d’enfant méfiant. Sa mère soupira et fronça les sourcils.
« Comment te sens-tu, ma chérie ? »
Elle lui rendit son sourire et hocha simplement la tête. Sa mère comprit et se tourna pour partir.
« Maman… »
Elle s’arrêta sur le pas de la porte, surprise par le silence qu’avait brisé la voix de sa fille. Elle se retourna et l’écouta avec attention.
« Je viens de faire un rêve vraiment bizarre, j’étais dans la cours d’une école et je parlais à ce garçon comme si je le connaissais, mais je ne le connais pas. Je lui ai dit que tout irait bien. Il avait l’air si triste, maman… »
La femme sourit, simplement.
« Ne t’inquiète pas pour cela. Essais juste d’aller mieux. » Elle commença à fermer la porte, et murmurait qu’il faudrait rappeler le docteur pour un rendez-vous. C’était la saison de la grippe après tout.
La fillette s’allongea une minute, elle-même
un peu pensive. Elle se retourna et commença à fermer les
yeux, s’abandonnant au besoin de dormir. Tandis qu’elle se rendait enfin,
son bras tomba du bord de son lit, pendant vers le sol comme un poids de
plomb. La conscience qu’elle avait d’elle-même s’amenuisa tandis
que son poing se desserrait doucement. La feuille qu’elle faisait tournoyer
entre ses doigts tomba vers le sol et se posa enfin.
La citation est tirée de la chanson 'Pirouette', écrite
par Pete Vuckovic and Chris McCormack, interprêtée par 3 Colours
Red est extraite de l'album de 1999 'Revolt', chez Creation Records.
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